« Tu n’as rien pour moi ? » Il est 23h, la soirée s’étire, les verres tintent et, au centre de la table, un petit comprimé clair attire les regards. Un ami de retour d’Europe sort le fameux bonus de sa valise : une pilule blanc cassé, censée soulager une sciatique mais qui, ce soir, inaugure une nouvelle phase de la fête avant que la bande ne s’éparpille dans les clubs de Mohandeseen. « Le tramadol importé est moins dosé, mais ses effets sont plus rapides et plus stables », affirme Ahmed, tandis qu’il fait sauter une capsule sur le verre.
« C’est mieux que ce qu’on trouve ici. Localement, personne ne sait ce qu’il y a dans les pilules, c’est parfois brutal », ajoute-t-il, l’œil rivé sur la poudre. Le tramadol, ce médicament de la famille des opioïdes, habituellement réservé aux douleurs sévères ou à la convalescence post-opératoire, partage des points communs avec la codéine ou la morphine. Quand il est détourné, il provoque chez l’utilisateur un mélange de plaisir, d’assurance et d’endurance, des effets qui s’étendent sur plusieurs heures. « Pour beaucoup, c’est un peu notre version du captagon, sans l’intensité », précise le Dr Nasser Loza, directeur de l’hôpital Bihnam, où plus de la moitié des patients en cure de désintoxication le sont à cause du tramadol.
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Ce médicament mis au point par le laboratoire allemand Grünenthal GmbH s’est hissé au rang de favori parmi les Égyptiens. Tarek, consommateur régulier, raconte :
« J’en prends depuis deux ans. Après une journée éprouvante, quand je dois rester lucide et détendu, ou quand la fatigue me guette. Après une nuit blanche, je peux tenir la cadence. »
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Consommer sans se cacher
Le tramadol circule sans gêne particulière au sein de la société, mais derrière cette facilité d’accès se cachent d’autres usages, moins avoués. Sally Thomas, psychiatre, observe :
« Beaucoup d’Égyptiens y ont recours, surtout chez les conducteurs de bus ou de taxi. Les travailleurs modestes enchaînent les heures pour joindre les deux bouts, et le tramadol leur permet de tenir. »
Mais ce n’est pas tout. Tarek l’admet du bout des lèvres : « J’en prends aussi pour mes relations intimes… Pour durer plus longtemps. » Les effets secondaires du médicament sur la sexualité sont recherchés. Le Dr Ehab Khattab, spécialiste des addictions, précise : « L’éjaculation précoce est très répandue en Égypte. Beaucoup fument déjà du haschisch pour ça, mais le tramadol donne de meilleurs résultats, et coûte moins cher. » Dans un pays où l’éducation sexuelle fait défaut, les frustrations se multiplient, entre une femme marquée par l’excision et un homme nourri de pornographie, chacun cherchant ses propres solutions.
Jusqu’il y a peu, une plaquette importée coûtait 25 livres égyptiennes, soit environ 2,50 euros. Un prix accessible dans un pays où le revenu moyen plafonne sous les 3 600 euros par an. Sur le marché noir, ou quand la marchandise provient d’une usine clandestine, les prix dégringolent, mais la qualité suit la même pente.
« Les pilules locales sont trop puissantes, ça te met la tête à l’envers, comme après avoir fumé du cannabis. Quand tu prends un tramadol, tu veux l’effet sans perdre le contrôle, et avec le local, on ne sait jamais ce qu’on avale », détaille Tarek.
Un bouleversement sous contrôle
Retour en 2004 : la consommation explose, le tramadol se vend sans ordonnance, les pharmaciens gardent un œil sur la distribution. Mais la même année, le ministère de la Santé impose la prescription obligatoire. Le Dr Nasser Loza, à l’initiative de cette réforme, confie : « Je regrette presque cette décision. Ça a ouvert la porte au marché noir, parfois même via des professionnels de santé. » Après la révolution, la vague reprend de plus belle. Tarek le dit simplement : « Avec le tramadol, tu peux affronter tes galères. »
La dépression s’invite dans la danse, masquée par le médicament. « Beaucoup l’utilisent pour ne plus ressentir la tristesse, ça éteint tout pendant quelques heures », ajoute-t-il. Sally Thomas le confirme : « Après la révolution, la détresse psychologique s’est généralisée. Certains cherchent n’importe quel appui pour tenir. » Le psychiatre note aussi l’émergence de nouveaux modes de dépendance, amplifiés par la situation sociale et politique.
Dans une Égypte fragilisée, où l’État peine à tenir ses frontières depuis 2011, l’achat de tramadol est devenu un geste courant, même si la loi l’interdit. Le Dr Loza l’observe : « Aujourd’hui, c’est le remède des chauffeurs de taxi, des serveurs de café. On le distribue parfois lors des mariages. »
Les circuits d’approvisionnement se diversifient. Le Dr Khattab explique : « Après la révolution, de grandes quantités sont arrivées illégalement de Chine et d’Inde, profitant de failles dans les règles d’import-export. »
Les autorités tentent aujourd’hui d’endiguer le flot, mais la tâche est ardue. Début juillet, les douanes bloquent des cargaisons en provenance d’Asie au port d’Ain Sokhna : plus de 50 millions de comprimés cachés dans des conteneurs ordinaires. Quelques jours plus tôt, l’armée annonçait la saisie de 386 000 pilules, après avoir ciblé deux véhicules soupçonnés de traverser la frontière de Gaza par les tunnels. À Salloum, sur la côte méditerranéenne, 14 000 comprimés supplémentaires sont découverts.
Depuis que les contrôles se sont renforcés, notamment dans le nord du Sinaï, se procurer du tramadol est devenu un défi. Les prix s’envolent : la plaquette peut atteindre 200 livres égyptiennes au marché noir. Face à la flambée, certains consommateurs se tournent vers les soins. Selon le Fund for Drugs, une agence gouvernementale, « 2,4 % des Égyptiens sont toxicomanes et 40 % d’entre eux consomment du tramadol ». Les professionnels de santé estiment que les chiffres sont bien plus élevés, le tabou reste puissant, surtout pour les femmes.
L’année 2015 marque une accélération : la ligne d’écoute du Fund for Drugs reçoit 75 000 appels, dont au moins 30 000 émanent de femmes. Lorsque le prix explose, les demandes de prise en charge bondissent de 200 % en quelques semaines. « Quand une substance devient trop chère, les gens cherchent de l’aide. L’accès se complique, même pour ceux qui en ont besoin médicalement », constate Amr Hosman, le responsable de l’organisation. Mais la réalité est mouvante. Quand le tramadol devient inaccessible, l’héroïne prend le relais. Sally Thomas l’explique :
« C’est une mécanique implacable. Les gens basculent du tramadol à l’héroïne, qui cause des dégâts bien plus lourds, physiques comme psychiques. Dès que les prix baissent, ils reviennent au tramadol. »
Le coût humain et financier ne cesse de grimper. L’an dernier, 250 millions de livres égyptiennes ont été consacrées à la lutte contre les drogues, avec un accent particulier sur le tramadol. L’armée a reçu des financements additionnels pour contrer le trafic transfrontalier. En avril, plusieurs ONG du Golfe, sous l’égide de l’ONU, ont lancé une coopération régionale pour renforcer les actions. Mais, pour Sally Thomas, la faille principale est ailleurs :
« L’Égypte manque cruellement de soutien psychologique. Les soins arrivent souvent trop tard, à l’hôpital, après une crise ou une tentative de suicide. Les services saturent, le suivi devient impossible. Il est urgent de prendre au sérieux la santé mentale et de développer des programmes pour affronter la dépression et les traumatismes qui en découlent. »
La dépendance au tramadol laisse sur son passage des familles inquiètes, des hôpitaux débordés et une jeunesse ballotée entre espoir, détresse et tentations. Derrière chaque pilule échangée, c’est tout un pays qui interroge sa capacité à protéger ses citoyens du piège des faux remèdes.

